Frederic Clerc-Renaud, sculpteur bronze

Sculpteur bronze certes, mais aussi artiste peintre et designer

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Tuesday, November 9, 2010

Gérôme et Monet : l’impressionniste et le pompier

 

 

Ils ont vécu au même moment, mais tout les oppose. Paris
les expose et les confronte.

Par Jean Pierrard

De g. à dr. : Feu : "Pollice verso", de Gérôme (1872). Ridley Scott a réalisé "Gladiator" après avoir découvert ce tableau. Eau : "La Grenouillère", de Monet (1869). Ce qui frappe les contemporains de l'artiste, ce sont les ­flaques de lumière qui constellent ses toiles. © Metropolitan Museum of Art/ RMN/MNA

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Drôle de rencontre ! D'un côté, un génie planétaire dont la brosse rapide et passionnée virevolte avec énergie sur la toile sans attendre que la couche précédente de peinture sèche. Ses tableaux zooment des bords de mer ou de Seine, des meules, des peupliers, des fleurs aquatiques, autant de morceaux de nature dans lesquels la figure finira par disparaître au milieu d'une explosion de couleurs, laquelle va nourrir en profondeur le renouveau de l'abstraction après la Seconde Guerre mondiale.

De l'autre, un peintre doué, respectueux de la ligne, sculpteur hyperréaliste avant la lettre, soucieux de prolonger la grande tradition de la peinture d'Histoire, qu'on enterre au lendemain de sa mort dans la catégorie "peintre pompier" au point de ne plus l'exposer à Paris pendant plus d'un siècle… En présentant au même moment deux artistes que tout oppose, Jean-Léon Gérôme (1824-1904) et Oscar-Claude Monet (1840-1926), le Grand Palais et le musée d'Orsay reposent la question de l'implacable combat que la modernité a dû livrer contre la tradition, les salons et ces tenants de l'académisme qui, comme Gérôme, n'ont cessé d'avoir des mots très durs pour les impressionnistes en général et Manet en particulier. Au-delà de la vieille querelle dessin/couleurs, la confrontation Monet/Gérôme oblige à reconnaître à quels écarts peut conduire le même enseignement. Le tout premier maître de Gérôme n'est-il pas un élève de David, pendant que celui de Monet appartient à l'atelier d'Ingres, lui-même élève de David?

De la peinture au cinéma

En réalité, si Jean-Léon Gérôme revient aujourd'hui au premier plan, avec son stock d'images kitsch, son bric-à-brac orientalisant, c'est, en partie, grâce au cinéma. Ridley Scott a accepté la proposition de réaliser Gladiator après avoir découvert l'un des tableaux les plus emblématiques de Gérôme, Pollice verso. Toile dans laquelle un mirmillon, le pied sur la gorge d'un rétiaire ensanglanté, attend le verdict de la tribune impériale. Pouce baissé ou au contraire levé ? Le gladiateur casqué va-t-il trancher la gorge du vaincu ou au contraire doit-il l'épargner?

Mis au point par Paul Delaroche, le maître de Gérôme, dans des tableaux comme Les enfants d'Édouard ou L'exécution de Jane Grey, ce genre de suspense intéressait les amateurs de peinture du XIXe siècle, deux décennies à peine avant l'invention du cinéma. Non seulement les toiles de Gérôme se vendaient fort cher jusqu'aux États-Unis, mais elles étaient reproduites sur papier à des milliers d'exemplaires par le marchand Goupil, dont Gérôme deviendra le gendre. À une époque où Monet, se fichant de toute la tradition chère aux Beaux-Arts, erre, quelquefois désespéré, le long de la Seine ou sur les plages normandes à la recherche de la sensation vraie.

Péplum

Solitaire et fauché, ne survivant que grâce à Bazille et, plus tard, à Caillebotte, l'impressionniste regarde le ciel, ausculte les nuages, scrute les vagues, tandis que le pompier accumule la documentation, s'organise pour disposer des moulages d'une armure antique ou des dernières restitutions des monuments du Forum. Cette rigueur archéologique, Gérôme la corrompait trop souvent, l'exposition va le démontrer, par une imagination dévoyée et par des effets proches de la vulgarité. Alors que La mort de César est une toile plutôt convaincante, d'une sobriété maîtrisée, sa Rentrée des félins bascule dans le ridicule comme un péplum gorgé d'hémoglobine. Si, à de rares occasions, par exemple pour L'exécution du maréchal Ney, Gérôme a su abandonner son savoir-faire lisse et glacé et réaliser une oeuvre vibrante d'émotion, avec le cadavre du héros de la Moskova au premier plan, enveloppé par un petit matin sale et honteux, en général ses peintures trop léchées ne sont que surfaces mortes. Comment regarder sans rire des tableaux comme L'éminence grise ou Louis XIV et Molière ? Quel crédit accorder à son orientalisme de bazar, à ses grecqueries, même si elles portent la marque d'Ingres, à ses esclaves nues dont on vérifie la denture ?

Le problème, c'est que son art ne progresse guère et qu'il ne fait que répéter, à de rares exceptions près, le même tableau. Celui de Monet, en revanche, porte l'empreinte de ruptures successives et d'une révolution spectaculaire. La rétrospective du Grand Palais permettra-t-elle, dans son déploiement, de bien saisir le sens de cette évolution radicale qui conduit l'artiste à ne s'intéresser dans ses ultimes toiles qu'à de modestes fleurs d'eau pour réaliser ses tableaux les plus novateurs, à la façon du musée d'Art moderne de New York, lequel a depuis longtemps accroché l'un d'entre eux au milieu d'oeuvres de Pollock et des grands abstraits américains, manière de rappeler ce que plusieurs générations de peintres devaient à l'aède barbu de Giverny ?

Fondateur de l'impressionnisme

Au départ, au bord de la mer, sous la houlette bienveillante d'Eugène Boudin, ou un peu plus tard, dans la banlieue parisienne ou encore à Londres, Monet s'applique d'abord à redonner des couleurs au paysage et à ces pique-niques, déjà bourgeois-bohèmes, à ces réunions joyeuses autour d'une "Grenouillère". Ce qui frappe les contemporains de l'artiste, ce sont les flaques de lumière qui constellent ses toiles. Contrairement à ses prédécesseurs paysagers, qui pouvaient passer leur vie à peindre un chêne ou une clairière, le père fondateur de l'impressionnisme change aussi facilement de lieu que d'atmosphère.

Tour à tour, il peint un pont de chemin de fer à des heures différentes du jour, s'enthousiasme pour une rue pavoisée ou ces effets de neige qu'il peint comme personne, en usant de tendres bleutés. D'une gare il fait une cathédrale de lumière. Le monument le plus emblématique de Rouen, il l'escamote sous un déluge de couleurs et de lumière. Face à la vingtaine de "Cathédrales" exposées chez Durand-Ruel, Clemenceau fait mouche en quelques mots : "C'est une révolution sans coup de fusil."

Le Tigre est lucide. Il saisit presque instantanément le miracle que vient d'accomplir Monet. Le vieux leader radical a compris que l'art de son ami, dans ce qu'il avait de meilleur, tenait de moins en moins compte de la représentation de la réalité extérieure. Une grande partie du meilleur de l'art moderne sort de ce bouleversement. Tous les grands coloristes, en particulier, ont bu à cette source qui, née au milieu des nymphéas, n'allait cesser d'inspirer les créateurs les plus novateurs, jusqu'à et au-delà de Rothko.

L'histoire et le public ont finalement donné raison à Monet, en lui accordant tous leurs suffrages, mais Gérôme, le roi des salons, dont l'art titille aujourd'hui tous ceux que l'image fascine, n'est pas resté sans descendance. Avec malice, Guy Cogeval, le directeur du musée d'Orsay, qui participe aux deux expositions, a suggéré des pistes dans le catalogue en publiant deux reproductions d'oeuvres contemporaines, dont une très fameuse sculpture de Jeff Koons de 1991, Dirty Jeff on Top, le représentant en train de forniquer en compagnie de la Cicciolina…

De g. à dr. : Glycines de Monet (1917-1920). Bain turc ou bain mauve, de Gérôme (1870). L'Histoire a donné raison à Monet, mais tous ceux que fascine l'image sont titillés par Gérôme.

Jean-Léon Gérôme (1824-1904). L'Histoire en spectacle. Musée d'Orsay, Paris. Exposition du 19 octobre 2010 au 23 janvier 2011.

Claude Monet (1840-1926). Grand Palais. Du 22 septembre 2010 au 24 janvier 2011.

 

Professeur et membre de l'Académie des Beaux-Arts en 1865, Gérôme rencontrera un très vif succès qui lui vaudra d'avoir son buste à l'Institut. Hostile aux Impressionnistes qu'il qualifiait de "honte de l'art français", le peintre parviendra leur fermer les portes des Salons. 

Emile Zola écrira, dans son étude de l'Ecole française de peinture à l'Exposition de 1878 : 

"Il faut voir au Champ-de-Mars les tableaux de Cabanel et de Gérôme, et si on se rappelle que ces deux peintres ont pris le pas sur Courbet toute sa vie, on ne pourra se défendre d'un sentiment de tristesse. On a beau réfléchir que la vogue excessive de la médiocrité n'a qu'un temps, que tôt ou tard la vérité triomphe, que l'avenir se chargera d'assigner à chacun la place qui lui revient, l'artiste au génie créateur en haut, et les pédants affairés et astucieux tout en bas ; n'importe, la partialité aveugle de la foule fait mal, on se met à douter de la vérité elle-même, devant les stupides engouements populaires dont jouissent des réputations usurpées." 

 

 

 

 

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